e-Magazine
Rencontre
Une voix touarègue à Cenon
Ven 14 juin 2013
Quand on demande à Sarah Fortune combien de Touaregs vivent dans la région bordelaise, elle répond avec un sourire : «Douze dont la moitié sont de ma famille». Sarah est née au Niger. Sa mère, Ofini, est Touarègue, originaire des tribus Iforas et des Ihggazren et son père est Indien de Pondichéry, Français depuis que son grand-père avait choisi de l'être durant l'époque coloniale.
Elle a donc vécu au Niger puis au Burkina Faso, ensuite en France pour ses études d'infirmière et sa première carrière professionnelle. Elle est après cela revenue au Niger et à nouveau en France où elle a obtenu un Master 2 en droit médical et santé public et un Master 1 en droit pénal et carrière judiciaire. Depuis, elle voyage beaucoup. Enumérer ses engagements (droit d'asile entre autres) et ses professions (diverses) serait long. Contentons-nous de dire qu'elle a été élue représentante de la coordination des peuples autochtones d'Afrique des Nations-Unis Genève, membre du Comité de direction du consortium APAC (Aires et patrimoines communautaires autochtones), membre du bureau de l'Association internationale touarègue (qui n'a aucun lien avec le MNLA précise-t-elle) et secrétaire aux droits humains ODTE (Organisation de la diaspora touarègue en Europe).
Le peuple touareg, qui réclame depuis longtemps une indépendance ou une autonomie, vit sur plusieurs Etats : Mali, Niger, Burkina Faso, Lybie, Algérie et Tchad. Sarah, elle, vit pour l'instant à Cenon.
Elle revient pour l'e-Magazine sur la guerre du Mali à laquelle a participé la France, sur les enjeux de ce conflit pour les Touaregs, sur leurs erreurs, leur rôle et leurs espoirs. Notons qu'au printemps 2014, elle est avec d'autres chargée d'organiser, sans doute à Cenon, les Rencontres annuelles de la diaspora touarègue.


Six mois avant la guerre, quelle était la situation des Touaregs au Niger et au Mali ? Est-ce que le conflit se préparait ?

C'est toujours la même histoire. Il y a eu trois conflits, il y a eu des accords qui n'ont jamais été respectés. Après chaque conflit, rien n'a changé. On avait tout remis à plat, les Touaregs avaient remis les armes, on a fait la flamme de la paix, au Niger et au Mali… Une ineptie pas possible pour moi. Au Niger, à Agades, il y a une place qui s'appelle la flamme de la paix, c'est là où les Touaregs sont venus jeter les armes pour faire un autodafé. Mais qu'est-ce qui a changé ensuite ? Ils ont pris quelques leaders touaregs de la rébellion, ils les ont placé à quelques postes clés, ils les ont arrosés avec de l'argent. Certains l'ont gardé pour eux, d'autres ont un peu distribué. Au Niger, il est resté plus de 2000 personnes, des anciens rebelles, qui n'ont absolument rien eu, qui n'ont pas été intégrés, qui n'ont eu aucune indemnité, absolument rien de l'argent qui a été versé pour apaiser la situation. Au Mali, cela a été la même chose. Quelques leaders se sont retrouvés dans des grands hôtels à se pavaner et à dire que tout allait bien. Mais les premiers qui ont dit que cela n'allait pas, la jeunesse touarègue, ceux-là n'ont rien eu. Tout le monde savait que cela allait exploser. Même les leaders de la rébellion de 2007 ont été menacés par les anciens membres des groupes armés. On a brûlé leurs maisons au Niger. Rien n'avait changé pour la population touarègue. A Agadez, depuis quarante ans, rien n'a bougé, c'est la même chose. Aucune structure n'a été mise en place pour les gens. Cela a même changé en pire. Les mines et les désastres que cela amène sont à côté. Au Mali, c'est encore pire. Il y a moins de représentativité pour les Touarègues. Au Niger, on a mis un premier ministre mais au Mali, les relations interethniques sont plus graves qu'au Niger. J'ai des parents qui étaient à Ségou au moment où le conflit a éclaté en janvier. Les enfants, pas les adultes, jetaient des pierres sur mes parents parce qu'ils étaient Touarègues. Les gens n'osaient plus sortir. Ce n'est pas pour rien que cela a commencé au Mali.

Vous me disiez avant la guerre que beaucoup d'armes avaient été acheminées sur place.

Oui. Tout le monde sait que les armes sont venues de la Lybie. Les groupes armés terroristes ont eu des financements des pays d'Arabie avec toujours leur vieux rêve de Califat en Afrique. J'avais discuté à l'époque avec un membre du MNLA (Mouvement national de libération de l'Azawad) , il m'a dit qu'il n'avait jamais vu autant d'armes dans sa vie. C'était une semaine avant le conflit. Il m'a dit que cette fois, ils iraient jusqu'à la mort. Ils avaient une confiance totale en leurs armes.

Vous dites que chaque Touareg rêve de l'indépendance de son peuple.

Au moment de la décolonisation, les chefs de tribus touarègues ont écrit au Général de Gaulle pour demander qu'on leur rende ce qui leur appartenait, ce qu'on leur avait pris, et ne pas les mélanger avec les Etats qu'ils avaient fabriqués et avec lesquels ils n'avaient aucun lien. Ils demandaient qu'on leur rende leur territoire. Cela remonte à cette époque. Les revendications touarègues ne sont pas apparues du jour au lendemain. Il y a toute une histoire.

Est-ce que cela veut dire que les Touaregs ont soutenu le MNLA avant le conflit et au moment du conflit ?

Il y a eu un soutien populaire direct et franc. J'ai un oncle direct, qui s'appelle Mohamed Anako, un ancien rebelle qui a été haut-commissaire des réfugiés, qui est conseiller à la présidence au Niger. Il a simplement dit que le jour où des troupes interviendront contre le MNLA, tous les Touaregs du Niger viendraient le soutenir. Les troupes de la CDAO avaient menacé d'intervenir pour abattre le MNLA. Et en réalité, une grande part des troupes du MNLA du Mali vient du Niger. Entre 1000 et 3000 personnes de l'ancienne rébellion du Niger sont restés sur le carreau, elles ne demandaient qu'à en découdre à nouveau. Certains ont rejoints le MNLA. Il y a un idéal malgré tout. Cela avait fait flop après le dernier affrontement parce que les leaders n'avaient pas assuré la fin du conflit. Et là, je pense que cela va être à nouveau pareil.

A Gao, les habitants, ceux qui ne sont pas Touaregs, disent que c'est le MNLA qui est d'abord entré dans la ville, qu'il y a eu des exactions, qu'une manifestation de jeunes notamment a été mitraillée par les gens du MNLA.

A Evry, j'ai participé à un débat où il y avait 200 Maliens, des Bambaras, des gens du sud. J'étais seule et pendant deux heures, c'était : «A bas les Touaregs, il faut tous les tuer...» Je suis monté sur la scène, ils ne s'attendaient pas qu'une Touarègue vienne dans ce rassemblement. Les discours ont changé ensuite mais je veux d'abord dire que si les Touaregs ont fait quelque chose de mauvais, il faut qu'ils payent. La moindre personne qui a agi contre le droit d'une autre personne, qui a fait des exactions ou commis un meurtre, il faut qu'il paye. On ne peut pas tout maîtriser dans une rébellion mais on peut maîtriser la justice ensuite. Que ce soit les Touaregs ou l'armée malienne ou la France qui a ouvert la porte aux exactions qui se passent, aux gens qu'on met dans des puits. Chacun doit payer. Partant de là, on est d'accord. Je leur ai à Evry dit qu'ils pleuraient parce que, soi-disant, les Touaregs avaient égorgé soixante militaires dans un village mais je n'ai pas vu leurs larmes quand on a découvert des fosses communes avec les corps de deux cent Touaregs, quand on a massacré tout un village touareg jusqu'au bétail, un village qui a disparu de la carte. Personne n'a versé une larme. Je leur ai dit : et aujourd'hui vous avez des trémolos dans la voix pour soixante militaires ? J'aurais bien aimé voir leurs larmes pour les populations touarègues. Mais je suis d'accord avec eux, tous ceux qui ont commis quelque chose doivent payer. Il ne faut aucune impunité, quelque soit le camp.

Est-ce que cela n'a pas été une erreur stratégique et tragique des Touaregs de s'associer avec les Islamistes qui sont venus faire la guerre dans le nord du Mali ?

Je fais partie de ceux qui ont manifesté contre cette alliance avec Ansar Edine. C'est quelqu'un qui fait partie de la région du nord-Mali, qui est Touareg et qui vient d'une chefferie. Le problème est qu'un Touareg ne peut pas rejeter un autre Touareg comme ça. Tu ne peux pas faire comme s'il n'existait pas alors qu'il vient en tant que frère, donc tu l'écoutes. Tu essaies de t'associer mais si tu vois qu'il veut faire quelque chose comme la charia, là, on n'est plus d'accord. Parmi les gens du MNLA, certains s'y sont opposés ouvertement. Une femme par exemple, une fondatrice du mouvement qui fait partie du bureau, Nina Walet Intallou, a écrit une lettre ouverte pour dénoncer cet accord. Les gens du MNLA se sont dits qu'ils se retrouvés tout seul, se sont demandés avec qui ils allaient pouvoir s'associer pour combattre. C'était un accord à la Faust, avec le diable. Les Touaregs se sont retrouvés le bec dans l'eau. J'en étais sûre. Un Touareg n'est pas un intégriste. On peut tout lui reprocher, sauf ça. Il y a une tribu spécifique de marabouts, les Intessar ou Ansar, et les gens aiment beaucoup se moquer d'eux. Les Touaregs ont sans doute été les derniers d'Afrique à avoir été islamisés. Ce n'est pas dans notre culture d'être intégriste. Je savais que quand les islamistes auraient ce qu'ils voulaient, ils se sépareraient d'eux. Cela a gâché l'image du MNLA. C'était un mauvais choix stratégique.

On sait aussi qu'ensuite, des Touaregs ont aidé l'armée française à combattre les islamistes.

Oui. Mais je sais que, malgré tout ce que l'ont dit, ils ne pourront jamais couper tout à fait le contact avec un frère touareg. Même si c'est le diable. Il y a une nébuleuse qui est là. On dit que les islamistes ont été chassés mais à mon avis ils sont toujours là. Certains sont partis au Niger pour attaquer les mines d'uranium. Alors que c'est pour cela que la France est intervenue : ils avaient peur que cela fasse contagion jusqu'au Niger et que cela touche à leurs intérêts, aux mines. Le conflit va quand même y venir. Il y avait deux grands intérêts dans la région. D'abord le passage des narco-trafiquants. Il y avait ceux qui voulaient que cela reste comme cela, que ça ne bouge pas parce que chaque pays en tirait une part. Comme l'Algérie par exemple. Et il y avait les mines d'uranium. La France a une mine pour quarante ans d'exploitation. Il ne fallait pas que cela touche les mines. L'intervention n'était pas humanitaire et certainement pas pour la démocratie.

Quand l'armée française est intervenue, une partie du territoire était quand même occupée par des islamistes radicaux.

J'étais pour cette intervention. Mais qu'on ne nous fasse pas croire que c'est humanitaire ou que c'est pour la démocratie mondiale. Les islamistes allaient descendre jusqu'en bas. Et le MNLA tout seul n'aurait pas réussi à les chasser. Il faut savoir que l'armée française a tiré avec des balles à l'uranium appauvri. C'est quand même un scandale. Mais on ne pouvait pas laisser pourrir la situation. Si on doit te couper une jambe, tu vas trouver que c'est un peu fort mais si tu sais que sinon tu risque perdre tout ton corps… Il valait mieux même si chacun a ses raisons d'intervenir et ses intérêts.

La guerre n'est pas finie pour vous ?

Si elle se finit comme les fois précédentes, elle reviendra. Là ils sont en train de faire des accords mais le procureur de Bamako a dit que si jamais ces accords étaient signés, l'Etat malien devra rendre des comptes à l'histoire parce que c'est trop en faveur des Touaregs. L'Union européenne a promis beaucoup d'argent si on arrive à faire des élections au Mali et donc il faut un accord avec les Touaregs. Il faut que les populations reviennent sur les territoires pour pouvoir voter. 200 à 300 000 personnes sont à l'extérieur du Mali, des élections comme cela ne voudraient rien dire. Par exemple à Kidal qui est vidée de sa population. Les gens ne voient que les milliards de l'Europe.

Qu'est-ce qui serait souhaitable selon toi pour les Touaregs maintenant et demain ?

Je suis profondément contre la guerre, les armes, le sang qui coule… J'essaie toujours de trouver une solution pacifique. Je savais que c'étaient les civils qui allaient payer. J'avais demandé aux gens du MNLA juste avant le conflit s'ils avaient au moins l'adhésion de la population civile. Ils m'ont dit oui. Je n'ai pas vérifié mais je leur avais dit qu'il fallait rechercher une autonomie renforcée de type catalan ou comme au Québec pour établir des institutions fortes à l'intérieur d'une région afin de la gérer. S'ils avaient revendiqué cela au départ, la communauté internationale n'aurait pas été contre. Et maintenant, ils vont aller vers ça, après la guerre. Une autonomie peut toujours aller vers une indépendance mais avec un referendum. On pouvait arriver à ça avec moins de sang, moins de morts. Il y a eu trois conflits au Mali, avec des morts, des générations qui ont disparu, des gens qui se reconstruisent et qui reperdent, qui n'ont plus de vision du futur à cause de cela.

Pour vous, les Touaregs au Niger et au Mali sont clairement en position minoritaire et en situation d'oppression.

Au Niger, les Touaregs sont majoritaires, les statistiques officielles sont tronquées. Au Mali, ils peuvent être minoritaires mais il y a un droit international pour les peuples autochtones avec tous les droits afférents. La voie légale prend du temps mais il faut se donner ce temps. Un des membres fondateurs du MNLA, Moussa Ag Acharatoumane, était étudiant à l'université de Bamako. Le jour de l'examen, il est venu enturbanné, on lui a refusé de passer son diplôme. Ils l'avaient vu toute l'année comme cela, ils le connaissaient en tant que Touareg mais ils ont fait ça le jour de l'examen. Des exemples comme cela, il y en a beaucoup au Mali. On ne peut pas y parler sa langue non plus. Au Niger, c'est moins flagrant et puis la corruption fait loi. Cela dit, il y a des élites touarègues mais il faut vraiment qu'ils soient très brillants et qu'on ne puisse pas faire autrement que les reconnaître. Est-ce qu'il faut absolument être brillant pour avoir droit à quelque chose ? Quand on me dit que ce sont des pays où il y a une pauvreté générale, pas seulement les Touaregs mais aussi les Bambaras, les Songhaïs… Je leur dis : bon, si vous vous taisez, laissez-nous parler ! Ce n'est pas normal qu'il y ait de quoi nourrir tout un pays et que quelques uns seulement s'en mettent plein les poches. Faut-il accepter cela ? L'uranium extrait au Niger ne représente 5,6% que du PIB du pays ! Bien loin derrière l'élevage et l'agriculture. Autant faire de l'élevage et aider les peuples à nomadiser puisque cela rapporte bien plus. Il y a beaucoup à dire sur le pourcentage de la richesse de l'uranium laissé au pays et sur ceux qui s'en mettent dans les poches. Cela ne profite qu'à une minorité. Pour finir, je voudrais vous raconter une histoire, c'est la plus belle histoire de ma vie. Un jour, un pasteur touareg qui suit son parcours de transhumance habituel se fait arrêter par la police algérienne. Ils lui demandent ses papiers. Le pasteur est étonné, c'est la première fois qu'on lui demande ses papiers. Il demande pourquoi. Le policier lui dit qu'il a traversé une frontière. Là, le pasteur lui répond : «S'il y a une frontière ici, ce n'est pas moi qui l'ai traversé, c'est elle qui m'a traversé».


Propos recueillis par Christophe Dabitch


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