e-Magazine
Par Patrick Duval, directeur du Rocher de Palmer
« Quichotte et les Invincibles »
Lun 5 mai 2014
Erri de Luca et Gianmaria Testa étaient au Rocher le 6 février dernier pour une nouvelle relecture de leur projet commun « Quichotte et les Invincibles ». Sur un texte largement remanié par rapport aux fois précédentes, Gianmaria Testa a su glisser quelques musiques, des chansons que nous avions oublié (« le déserteur », de Boris Vian par exemple), certaines extraites de son album « Da queste parte del Mare ».
Il fut beaucoup questions de l'Europe, dans ce formidable texte écrit par Erri de Luca, des bombardements à Sarajevo, de la détresse de ceux qui sont confrontés à des situations de guerre ou à des obligations d'exils, de poésie bien sûr.
La poésie comme un rempart contre l'ignominie, tel Izet Sarajlic qui refusa de quitter sa ville lors de la guerre et des bombardements de l'Otan.
Izet Sarajlic, fou d'amour, qui écrivait en juin 1998 :

Tant de femmes,
Et pas une n'est toi.
Deux cent milles femmes
A Sarajevo
Et pas une n'est toi.
Deux cent millions de femmes
En Europe,
Et pas une n'est toi.
Deux milliards de femmes
De par le monde
Et pas une n'est toi !


Il a écrit ce poème quelques mois après la mort de sa femme, la seule femme qu'il ait aimé durant sa vie.
Erri de Luca aime rendre hommage à Izet Sarajlic, qu'il rencontra lors de son séjour à Sarajevo, après avoir participé à un convoi de vivres, lorsqu'il prit la décision de rester sur place aux côtés des habitants, sous les bombardements de l'Otan. L'Europe bombardait l'Europe.
Il fut question de tout cela, dans cette nouvelle (et sans doute ultime) version de Quichotte, d'immigration aussi, bien sûr, de vin à boire entre amis…
Une seule représentation en France pour cette forme originale qui concilie lecture et musique avec un des plus grands écrivains italiens en scène. Quelle drôle d'époque !
Nous étions bien fiers, ce soir là, d'accueillir Erri de Luca et GianMaria Testa.
L'occasion d'écouter le dernier enregistrement de GM Testa « Men at Work » (le Chant du Monde/Harmonia Mundi) et de lire le dernier livre d'Erri de Luca « le tort du soldat » (Gallimard).

Le 11 avril, le Rocher accueillait Elysian Fields, l'esprit du NYC de la Knitting Factory, l'héritage du New York créatif et coopératif des années 60 et 70.
Grand moment, ce concert d'Elysian Fields dans le Salon de Musique, pour un public captivé, attentif, savourant l'essentiel des titres du dernier album (« For House Cats and Sea Fans », paru sur le label bordelais Vicious Circle). Jennifer Charles et Oren Bloedow transcendent les genres musicaux, s'entourant, sur cet album, de musiciens issus du jazz (le bassiste James Genus et le batteur Ben Perowsky, entendus aux côtés du pianiste Uri Caine, ou l'accordéoniste Ted Reichman, auteur d'un très bel album il y a quelques années pour le label Tzadik, « Emigré »). On y trouve aussi, au gré de certains morceaux, la présence de James Chance ou celle de John Medeski (de Medeski, Martin & Wood).
Pochette réalisée par John Lurie, le fondateur des Lounge Lizards, histoire de compléter cette « affaire de famille », ce projet d'amis de longue date.
Sur scène, la tension est palpable, la mise en place impeccable, la voix lancinante de Jennifer Charles nous envoûte ; cet univers musical est unique, bien à eux. Fin du concert d'une douceur extrême, on sort heureux, conscient d'avoir participé à un grand moment, d'une intensité rare.


Photos : Erri de Luca par Christophe Goussard


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