e-Magazine
Par Patrick Duval, directeur du Rocher de Palmer
Gianmaria Testa et Erri de Luca
Dim 11 Déc 2011
Gianmaria Testa et Erri de Luca étaient au Rocher le 25 novembre dernier...

Lors d'une rencontre au Forum Fnac du Rocher à 18h, devant une salle remplie (plus de 70 personnes, dont de nombreux lycéens qui avaient travaillés sur les textes de nos deux invités, et qui avaient préparés des questions), Gianmaria Testa eut l'occasion de redéfinir sa conception de la chanson et de la poésie, « la poésie restera, s'inscrira dans le temps, la chanson est éphémère ».
Erri de Luca est revenu sur ses engagements passés, de la lutte armée « nécessaire dans un contexte où le pouvoir exerçait une extrême violence en Italie » dans les années 70 aux convois humanitaires pendant la guerre en Bosnie, avec « l'absurdité des bombardements de l'Otan ». Plus tard, sur scène, Erri de Luca est revenu sur ces bombardements qui traumatisent avant tout les populations, et parfois les déciment.

La question de l'immigration, des barrières illusoires dont l'Europe essaie de s'entourer, était au centre du texte plus tard sur scène. Ce texte reprenait certains passages du précédent, consacré à Quichotte (Quichotte et les Invincibles).
J'en avais pris quelques extraits le 24 septembre 2010 pour l'inauguration du Rocher. Il me paraissait alors nécessaire de rappeler certains principes élémentaires, pour un équipement culturel qui a pour thématique globale les musiques et les cultures du monde. Il n'a jamais été aussi difficile d'accueillir des artistes africains, jamais les barrières n'ont été aussi radicales, et le parcours auquel sont soumis les musiciens africains invités en France, lors des demandes de visas auprès des représentations françaises à l'étranger rappelle tristement la police de Vichy et le zèle dont ont fait preuve de nombreux fonctionnaires.
Zèle qui va parfois au-delà des consignes nationales…
C'est de tout cela que parle Erri de Luca, avec son accent italien magnifique et ses mots essentiels, lui qui avant de connaître le succès littéraire d'aujourd'hui a travaillé dans le bâtiment aux tâches les plus ingrates.

«  Les invincibles sont ceux qui ne se laissent pas abattre, décourager ni repousser par aucune défaite, et qui après un échec sont prêts à se redresser et à se battre de nouveau.
Invincibles sont pour nous les migrateurs, ceux qui traversent le monde à pied pour nous rejoindre et qui ne se laissent arrêter par aucune expulsion, aucun naufrage, aucune clôture de prison Les myriades de femmes et d'hommes qui se déplacent à pied à travers le monde et qui ainsi déplacent le monde ne peuvent être arrêtées. Invincibles sont les prisonniers, les amoureux, les suicidés. »
J'avais besoin de ces mots là, pour l'ouverture du Rocher de Palmer, de ces mots qui s'adressaient aussi aux absents, à celles et ceux qui me manquaient dans cette journée si particulière.

Erri de Luca & Gianmaria Testa : deux êtres indispensables. Leur présence sur scène ici pendant une heure 30 nous a rendu heureux, avec cette magie, à la sortie, d'un sentiment partagé avec tous ceux qui étaient là.

Le lendemain, nous étions plus de 40 à découvrir un beau documentaire sur le fado dans le centre de ressources du Rocher, nouvellement baptisé « la Cabane du Monde ».
Là encore, et cela rejoint ce que j'écrivais précédemment sur Patti Smith ou sur l'importance de la musique dans notre vie à tous, de belles images dans ce documentaire sur le fado à Lisbonne.
Un bar, un chanteur splendide, à ses côtés une femme très belle qui pleure en l'écoutant, et rit quelques minutes plus tard…
Tout est résumé, tout est dit : de l'émotion il y en eut aussi lors de cette soirée. Il fallait voir Manuel Dias heureux d'interpréter, à sa façon, avec son énergie, quelques fados d'Amalia Rodriguès…

Dimanche 27 novembre, changement d'ambiance : Radio Nova s'est installé au Rocher pour deux heures de direct avec Bintou et Rémy Kolpa Kopoul, cette mémoire vivante de toutes les musiques, capable de s'emballer pour une découverte hip hop ou pour un inédit venu du Brésil…
Cela bien sûr à l'occasion du concert de Shantel.

Le 6 décembre, David Murray et son groupe composé de jeunes musiciens cubains revisitaient le répertoire de Nat King Cole.
Concert splendide, tout le jazz est là, la magie de cette musique quand elle est bien jouée : tout est limpide. Concert précédé d'une rencontre avec des lycéens de Camille Jullian : l'occasion pour eux d'échanger avec un musicien emblématique du jazz « free » et combattif des années 70 et 80, du mouvement des lofts de New York aux rencontres multiculturelles avec des musiciens guadeloupéens ou sénégalais.
Un musicien bien dans son époque.
Le lendemain, changement d'ambiance avec Joey Starr. Survolté, prenant à partie le public, provocateur, du grand Joey Starr…
Capable de faire reprendre au public « Mamy Blue » de Nicoletta, faisant tourner une bouteille de rhum dans les premiers rangs, rappelant aussi qu'il fut un des pionniers du rap en France. NTM reste un des grands groupes de cette histoire du rap, qui a marqué une génération qui avait fait le déplacement ce soir là.

Fin de semaine avec la « Nuit Noire » en clôture des AOC (Apéritif d'Appellation Contrôlée), manifestation organisée par un collectif d'associations (MC2a, Alifs, O2 Radio, le Boulevard des Potes, etc.) Une occupation totale du Rocher, avec débat, défilé de mode, concert, expositions, et même combat de boxe !! Une sacrée ambiance tout au long de cette soirée qui s'est terminée bien tard, avec, là encore, des individus heureux de se retrouver et de partager ensemble un moment convivial. Débat sur la place des Noirs aujourd'hui dans la société française, suite à la projection la veille à Utopia d'un documentaire réalisé par Pascal Blanchard. Des témoignages forts, qui soulignent les limites dans lesquelles droite et gauche enferment celles et ceux qui représentent cette diversité qui fait aujourd'hui la société française. Une élue d'origine sénégalaise est conseillère municipale « en charge de la citoyenneté ». Ben tiens ! Pourquoi pas la culture ou l'éducation ? Ça me fait penser à ces élus Verts qui sont systématiquement nommés à l'environnement… Les clichés ont la vie dure.

La lecture de « Libération » aujourd'hui provoque la nausée.
Un fait divers (pas si divers que ça, exceptionnel même) autour de la mort de Bastien, enfermé dans un lave linge par son père, qui contrairement aux autres fois, a mis en marche l'appareil.
Bastien, mort à 3 ans. 3 ans de souffrances, de brimades, de coups.
Personne n'a rien vu, et pourtant tout le monde savait. « L'enfant qui n'a pas été sauvé » titre Libé, c'est exactement ça.
La fin de l'article est terrible :
« Le 11 novembre, une petite délégation d'élus pour le dépôt de gerbe aux monuments aux morts, en face de la maison de Charlène et Christophe (les parents). On lève la tête, on aperçoit Bastien sur le rebord de la fenêtre, attaché. On crie. La fenêtre s'ouvre, l'enfant disparaît. Avant de repartir, sans autre suite à l'affaire, la délégation dépose la gerbe devant la stèle gravée : « aux enfants de Germigny-l'Evêque. »


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