e-Magazine
Par Patrick Duval, directeur du Rocher de Palmer
Une si longue absence
Lun 23 Sep 2013
La rentrée a déjà eu lieu au Rocher, avec 3 concerts le même soir (c'est une première, mais pas une dernière !) la semaine passée.

Dans les prochains jours nous allons accueillir Quilapayun, le légendaire groupe chilien, emblématique de la lutte contre la dictature de Pinochet après le coup d'Etat de 1973. Ce concert vient clôturer un mois de septembre anniversaire : il y a 40 ans, un putsch militaire mettait fin à une transition démocratique en Amérique Latine, au Chili, avec l'arrivée quelques années plus tôt, d'une coalition de gauche au pouvoir.
Réprimée dans le sang (des milliers de disparus, dont les familles n'ont jamais pu faire le deuil en absence de corps), il y eut, en réaction à travers le monde et notamment en Europe, un élan de solidarité rare : un peut partout, dans les grandes villes en France mais pas seulement, des Comités Chili se créent. Des collectes sont organisées, l'accueil de réfugiés se fait naturellement.
Ce coup d'Etat, dont on eut confirmation plus tard qu'il avait été largement appuyé, financé, commandité par les Etats Unis de Nixon pour le compte des multinationales qui redoutaient les nationalisations, eut valeur de symbole, en France par exemple, où la gauche s'approchait du pouvoir. Quelle seraient la réaction de l'armée et des puissances financières dans notre pays, en cas de l'arrivée de la gauche aux commandes du pays ?
Je me souviens que «Libération» avait publié, à l'époque, des documents émanant des services secrets français (la DST), qui avaient, avec l'appui des tristes milices gaullistes du SAC (la tuerie d'Auriol des années plus tard, et sans doute la mort de Robert Boulin parmi quelques magouilles), dressé des listes de militants de gauche à regrouper dans les stades.
Nous en avions froid dans le dos.
Le Chili s'est depuis plusieurs années débarrassé de Pinochet, mais n'a pas pour autant «réglé» ces années noires. Régulièrement, cette partie de l'histoire du Chili refait surface : les assassins du poète Victor Jara retrouvés, des doutes sur la mort «naturelle» du grand poète chilien Pablo Neruda, etc.
La communauté chilienne de Bordeaux a souhaité commémorer de manière «dynamique» ces 40 ans. Pour raconter aussi aux jeunes générations ce qui s'est passé dans ce pays d'Amérique Latine où l'arrivée de Salvador Allende avait valeur d'exemple et de test pour bien d'autres processus démocratiques sur le continent.
Nous avons accueilli au Rocher une très belle exposition qui retrace les quinze années qui ont suivi le 11 sept 1973 : années de répression, mais aussi de manifestations de masse, de révoltes, etc.
Entre temps, quelques conférences auront permis de parler de ces fresques militantes qui ont fleuri un peu partout à Santiago avant, pendant et après le coup d'Etat, les premiers «graffs» !
L'occasion également de parler de ce fantastique poète que fut Pablo Neruda, lui qui écrivait dans son livre emblématique, «le Chant Général» (prémonitoire !) :
Nous en sommes là. La trahison est devenue ici
Gouvernement.
Un traître aura laissé son nom dans notre histoire.
Judas découvrant ses dents de tête de mort
A vendu mon frère,
Il a infecté
Ma patrie, fondé Pisagua, démoli notre étoile,
Il a craché sur les couleurs d'un drapeau pur.
Dans «Né pour naître», formidable épopée, Neruda raconte son parcours en tant qu' ambassadeur du Chili à travers le monde, parle de ses amitiés (Eluard, Garcia Lorca, Cortazar, etc.), de son amour pour son pays et son peuple.
Il faut lire «Né pour naître» pour comprendre la poésie de Néruda, pour aimer le personnage, celui dont la poésie était populaire (tout en étant profondément complexe).
«Pour conclure , je dois dire aux hommes de bonne volonté, aux travailleurs, aux poètes, que l'avenir tout entier a été exprimé dans cette phrase de Rimbaud : seul avec une ardente patience, nous conquerrons la splendide ville qui donnera lumière, justice et dignité à tous les hommes.
Ainsi la poésie n'aura pas chanté en vain.»
(extrait du discours prononcé à l'occasion de la remise du Prix Nobel de Littérature, 1971).
Ainsi écrivait Pablo Neruda.

L'association Lettres du Monde a concocté un programme d'une densité exceptionnelle pour fêter ses 10 ans.
Une occasion de retrouver quelques écrivains devenus familiers des bordelais (José Carlos Llop, Percival Everett, Rosie Pinhas-Delpuech…) et d'en découvrir d'autres, comme Matthias Zschokke, auteur du réjouissant «Circulations».
A retenir la rencontre musique-lecture entre Las Hermanas Caronni (duo clarinette-violoncelle) et l'écrivain Eduardo Berti. Tous trois argentins exilés, elles à Bordeaux, lui à Madrid. Ces lectures-musique essaiment l'Aquitaine, vous ne pouvez pas les rater…
Autre événement, la soirée au Molière-Scène d'Aquitaine qui aura lieu le 10 octobre (c'est gratuit mais il faut réserver), avec diverses lectures dont un hommage original rendu à Kristina Rady : lectures de textes qu'elle aimait, accompagnées musicalement par son ami le saxophoniste hongrois Akosh (le beau solo de saxophone sur le morceau de Noir Désir «le vent l'emportera», c'est lui). Une occasion de redire que Kristina avait un talent particulier pour l'écriture, pour créer des passerelles, comme elle le fit autour des poèmes d'Attila Jozsef «A cœur Pur», avec le guitariste Serge Teyssot-Gay et le comédien Denis Lavant.

Le Rocher de Palmer sera ouvert le week-end des 12 et 13 octobre, de 14h à 18h : deux journées portes ouvertes afin de découvrir l'installation des œuvres du CAPC disséminées dans le Rocher, mais aussi de venir écouter des lectures-musique dans le cadre de ces belles «Lettres du Monde» : le dimanche 13 octobre, à 15h, Patrick Labesse sélectionnera des musiques pour accompagner la lecture de Mourad Djebel, et j'aurai le plaisir de prendre le relai à 16h30 pour un choix musical destiné à accompagner des lectures sur le thème «des nouvelles d'Amérique», nouvelles lues par Alexandre Cardin.

Beaucoup de belles musiques à écouter :
Le dernier album d'Iron & Wine «Ghost on Ghost», pure merveille pop-folk.
Dans ce registre, beaucoup de productions passionnantes que je vous livre en vrac :
Jim James «Regions of Light and Sound of God», album absolument superbe, la découverte de cet été !
Junip, le groupe suédois dans lequel on retrouve José Gonzalez,
Le nouvel album d'Alela Diane, spleen d'automne, «About Farewell»,
Venue d'Espagne, Silvia Perez Cruz , délivre des chansons douces, tristes souvent, dédiées à la mort de son père. Les orchestrations sont toutes en légèreté, un sentiment d'apesanteur et de plénitude nous envahit à l'écoute de ce «11 de Novembre», mais les larmes ne sont jamais loin…
Pour terminer, je vous encourage à écouter le dernier album de Rone, sensation électro française. Ce «Tohu Bohu» est réjouissant ! à écouter en live au Rocher le 3 octobre.


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