e-Magazine
Par Patrick Duval, directeur du Rocher de Palmer
Gregory Porter
Ven 27 Juil 2012
5 juin : concert de Gregory Porter. Ce chanteur apparu récemment sur la scène jazz, connaît une notoriété soudaine. Il faut dire que son dernier album, « Be Good » ouvre de nouveaux horizons. Le concert confirme largement les capacités inouïes de Porter : pas de démonstration technique, mais une évidence. On sent bien qu'il a grandi en écoutant beaucoup de musiques… On y retrouve le jazz bien sûr, mais aussi la soul la plus profonde. On ne peut s'empêcher de penser à Marvin Gaye, et à toutes ces racines noires qui nourrissent le chant de Gregory Porter.
Le plaisir est au rendez-vous : après une heure et demi de concert, on ressort heureux. Pas mal, par les temps qui courent.

L'après midi de cette même journée, nous accueillions les restitutions des ateliers menés en partenariat avec l'Hôpital de Cadillac, à destination de certains patients. Il faut citer le nom des intervenants, qui ont fait un travail remarquable : Nieke Swennen pour la danse, Stephane Grezillier pour les percussions, Dee-Ann Zakaria pour le chant.
Le résultat est bluffant : percussions, chant, mais surtout danse. Chacune et chacun livre une part intime de lui-même. Plus de 200 personnes assistent à cette heure de présentation des différents ateliers : parents, amis, partenaires. A l'issue de ce moment particulier, tout le monde est encore sous le coup de l'émotion, mais également impressionné par le résultat obtenu en si peu de temps (une dizaine d'heures).

L'ensemble des projets mené avec Cadillac m'impressionne : l'implication du personnel soignant est totale. En avril dernier, un dimanche, plus de 90 personnes (patients, personnel) s'étaient retrouvées au Rocher pour le concert du groupe marocain Oudaden, suivi d'un repas préparé par nos amies de « Saveurs Métisses ». Il fallait voir certains patients danser, heureux, sur la musique festive d'Oudaden.
Ce sont des moments qui répondent à la question : pourquoi est ce que je fais ce métier ? ou : à quoi sert le Rocher ?
26 juin : concert de Lou Reed en ouverture de « Bordeaux Fête le Vin ».
C'est un des multiples particularismes locaux : Lou Reed n'est jamais venu à Bordeaux ! Rare étape dans sa tournée (sans doute la dernière), la place des Quinconces se prêtait parfaitement à cette soirée. Monter un tel concert n'est pas sans risque, et la prise de risque financière en est un. Prix des places un peu plus élevé qu'habituellement (45 euros) mais qui reste largement en dessous des prix pratiqués dans les autres villes de sa tournée (75 euros parfois, jusqu'à 140 à Paris) prix d'entrée indispensable à l'équilibre financier de cette soirée.
Nous avons carte blanche pour proposer une première partie : le hasard fait bien les choses, Jonathan Wilson (dont j'avais écrit le plus grand bien de son premier album) est en Europe.
Ecouter la musique de J. Wilson par un début de soirée ensoleillé est quand même assez magique ! Riffs de guitares qui rappellent les Byrds ou Crosby, Stills, Nash & Young, climats évoquant Pink Floyd, tout nous ramène en arrière, avec talent. Et voir ce grand barbu déambuler sur le site donne des airs de Woodstock à la place des Quinconces… La jeune fille qui l'accompagne, blonde en robe à fleurs, complète à merveille le tableau ! Beau concert, qu'on espère écouter dans une version plus longue dans les prochains mois au Rocher…
Que dire du concert de Lou Reed ? ce n'est sans doute pas le concert du siècle ni même celui de l'année, malgré l'émotion d'entendre cette voix unique. Musiciens laborieux (voire mauvais si on pense au contrebassiste ou à la violoniste), arrangements douteux, et pour couronner le tout, massacre de « Walk on the Wild Side » !
Nous n'aurons même pas entendu « Perfect Day »…

Du 4 au 13 juillet, Festival des Hauts de Garonne. Pas de chance pour cette vingtième édition, le temps ne permet pas de faire les concerts en plein air (hormis Floirac le 12 juillet). Dommage, car la programmation se prêtait à ces parcs de la rive droite que nous aimons. Dès le premier soir, le ton était donné : Jacques Shwarz Bart impressionne un public nombreux qui le découvre, et se précipite acheter ses disques à la fin. Boubacar Traore, 70 ans, nous donne une grande leçon de musique et d'humilité. Accompagné par Vincent Bucher à l'harmonica, on comprend bien les liens qui existent entre « ces blues », du Mississipi à Bamako. Le projet musical du guitariste américain de blues Eric Bibb avec le guitariste et chanteur malien Habib Koité va dans le même sens, et est une belle réussite (sortie de l'album à la rentrée, et en concert au Rocher en 2013).
Le lendemain, grosse soirée autour du Maghreb, avec l'ancien chanteur de l'Orchestre National de Barbès, Aziz Sahmaoui, suivi par El Gusto. On attendait avec impatience ce « Buena Vista Social Club » de la musique chaabi, la musique populaire des années 60 en Algérie. 19 musiciens sur scène, dont Maurice el Médioni, 84 ans, chanteur et pianiste exceptionnel, juif oranais. Une fête musicale très touchante, dans un Rocher bourré à craquer. Ça danse, ça chante, et l'énergie déployée par tous ces musiciens est sidérante.
On sent, dans la salle, que ces chansons rappellent des souvenirs, ramènent en arrière, avec beaucoup de nostalgie.
En plein air à Floirac, Marc Ayza, batteur talentueux qui habite à Barcelone monte sur scène avec son groupe, fusion jazz-rap : un bassiste, un pianiste, un dj, un rapper, ce groupe est élégant, la musique limpide, le public debout à la fin, enthousiaste de découvrir cette belle musique.
J'avais découvert Marc Ayza il y a plus de trois ans à Barcelone, et son premier album, « Offering », m'avait accompagné pendant des mois. Imprégné de Marvin Gaye, de Coltrane, de toutes ces musiques que nous aimons, Marc Ayza réussit une fusion très actuelle tout en rendant hommage à ces « maitres »…
Le lendemain, dans un gymnase à l'acoustique innommable, deux grands moments de musique : Duquende, autour d'un projet inédit d'hommage à Camaron et l'Hymnotic Brass Ensemble.
Duquende est un immense chanteur de flamenco, qui a intégré ces dernières années le groupe de Paco de Lucia. C'est peu dire que sa venue sur le Festival des Hauts de Garonne est un événement. Duquende ne jouera cet été que dans deux festivals en France. Incroyable… Les programmateurs préfèrent se replier sur les fausses valeurs sûres (Amadou et Maryam, qui font bide sur bide, ce qui est normal pour ce mauvais duo qui est une caricature de la musique malienne), et passent à côté d'artistes comme Duquende… Les morceaux entendus sur ce disque mythique de Camaron (« La leyenda del Tiempo ») sont repris, réinterprétés avec le son d'aujourd'hui. Un événement.
L'Hypnotic Brass Ensemble (9 musiciens, dont 8 frères, venus de Chicago) interprètent avec vigueur leurs compositions plus quelques reprises du rap. 1 batteur, 8 cuivres pour une musique pleine de références (jazz, rap, soul), un groupe qui devrait être bien plus présent dans les festivals de jazz ; mais ceux ci préfèrent programmer les groupes qui interprètent laborieusement les standards…
Enfin, clôture de ce festival avec SMOS, dj qui mixe lyrics du rap sur musiques venues du jazz. Une belle réussite.

14 et 15 juillet : Francofolies de la Rochelle.
Le Rocher est une des six salles retenue pour accueillir pendant deux ans le « Chantier des Francos ».
L'occasion de donner une place particulière à des chanteurs repérés dans le cadre de ce Chantier, mais aussi d'apporter un éclairage sur la scène locale en programmant des artistes que nous accompagnons depuis quelques mois ou quelques années (Perrine Fifadji, Calame, Fabien Bœuf).
Le 14 juillet à midi, conférence de presse à La Rochelle pour présenter l'ensemble du projet. L'occasion de passer deux jours sur ce festival auquel je n'avais pas mis les pieds depuis une bonne vingtaine d'années…
Signe des temps, grosse programmation rap cette année : C2C (certainement le meilleur concert de ces deux jours), Chinese Man, Joey Starr, 1995, Kery James, Sly Johnson…
Kery James est programmé à La Coursive, le théâtre de la scène nationale. Entouré de deux musiciens (percussions et claviers), Kery James dit ses textes avec sobriété : une écriture fine, incisive, qui secoue.
C'est noir, « no future », mais tellement bien écrit !
La salle est debout, sonnée ; un grand moment de poésie.
Dans quelques jours, inévitablement, passage au Festival de Jazz de San Sebastian.


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