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L'invincible

[Par Patrick Duval, directeur du Rocher de Palmer]

Mercredi 30 mars 2016

Gianmaria Testa était sur la scène du Rocher de Palmer, le 26 septembre dernier, pour fêter, avec nous, l'anniversaire de Musiques de Nuit. Il était gravement malade, mais avait tenu à être présent. Fragile, il avait magnifiquement interprété 3 chansons, dont une très belle reprise de « Monsieur William » de Léo Ferré.
Ce fut un de ces derniers concerts, avant Münich, et une ou deux dates en Italie. Ce fut son dernier passage en France.
Nous avions rencontré Gianmaria il y a une quinzaine d'années, avec un concert (déjà !) à Cenon.
Il y eut ensuite les différentes versions de « Quichotte et les invincibles », ce spectacle créé avec l'écrivain Erri de Luca. La toute première fois, ce fut un dimanche après midi au TNBA. Le projet était tout neuf, encore fragile, mais nous étions ressortis bouleversés par la force du texte, la rencontre des mots et des musiques, la complicité entre Gianmaria Testa et Erri de Luca.
La soirée qui suivit fut consacrée à des dégustations en série de vins, avec de multiples discussions sur la musique, sur Ferré, sur la vie…
Je ne savais pas alors que cela était le début d'une série de rencontres avec ces deux personnages passionnants.
Plus tard, ce fut une carte blanche à Gianmaria, une forme « d'intégrale » de ses projets, à Eysines, pendant trois mois. Avec, bien sûr, le retour de « Quichotte ». Cette lecture-musicale fut un fil conducteur dans notre programmation. Je crois que nous avons accueillis 5 fois ce projet, à chaque fois différent, remanié, complété.
Ce texte, publié chez Gallimard, je l'ai lu et relu, ai cité des extraits lors de l'inauguration du Rocher en septembre 2010 : « Les invincibles sont ceux qui ne se laissent pas abattre, décourager, ni repousser par aucune défaite, et qui après un échec sont prêts à se redresser et à se battre de nouveau. ( …) Invincibles sont pour nous les migrateurs, ceux qui traversent le monde à pied pour nous rejoindre et qui ne se laissent arrêter par aucune expulsion, aucun naufrage, aucun camp de concentration que nous appelons, pour ne pas trop déranger nos oreilles, Centre de permanence temporaire ».
Erri de Luca et Gianmaria Testa ne l'ont pas su, mais il y a quelqu'un qui a été profondément influencé par leur spectacle. J'avais parlé de ce projet à Kristina Rady, et j'avais insisté pour qu'elle puisse voir et entendre ces mots un soir à Eysines. Ce fut ensuite un très beau texte qu'elle écrivit en préface de « Attila Jozsef, à cœur pur » (Seuil) : « J'ai vu récemment un spectacle avec Erri de Luca et Gianmaria Testa. Ils le dédient justement aux invincibles, qu'ils appellent les « Quichotte ». (…) Même lorsque la vie semble se réduire à un combat contre les moulins à vent, le héros est celui que rien ne freine. Ni les déceptions, ni les désillusions, ni même la mort, si de son vivant une œuvre a été déposée ici bas. »
Je vous laisse le soin de lire la suite de ce texte bouleversant de Kristina, sur « ses » hommes qu'elle appelle « mes Quichotte », celui qu'elle nomme « l'authentique Quichotte, l'éternel invincible qui aura beaucoup, presque tout perdu, sauf son essence ».

Cette rencontre à quelques livres de distance, ces deux textes indispensables, qui entrent en relation, m'accompagnent depuis bien des années.

L'essentiel y est dit, de par et d'autre, sur la guerre, la souffrance, l'amitié, l'amour comme rempart à la barbarie.

Entendre Erri de Luca et Gianmaria Testa dire ce texte, chanter une vieille chanson napolitaine, trinquer à l'amitié, nous a sans doute changés : l'impression d'être « meilleurs » après ce moment magique où l'on parle de poésie, où l'on cite Nazim Hikmet (qui parle encore de Nazim Hikmet ? qui se rappelle du poète de Sarajevo Izet Sarajlic ?).
Gianmaria était passionné par Leo Ferré, avait rencontré Jean Claude Izzo et était devenu ami avec lui. Deux passionnés de musique, de cuisine, de vin, passionnés aussi par les autres, curieux d'échanger, de comprendre.

Nous n'entendrons plus la voix grave de Gianmaria. Nous reste ses disques bien sûr, et son visage, ce beau visage plein de douceur et de tendresse.
Et le plaisir d'avoir eu la chance de le rencontrer.



Photo : Gianmaria Testa et Erri de Luca par Christophe Goussard
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