e-Magazine
Par Patrick Duval, directeur du Rocher de Palmer
Reprise du blog après une (trop) longue absence...
Dim 13 Nov 2011
Beaucoup de choses à raconter sur ces mois de rentrée, sur l'agitation permanente au Rocher, sur les musiques qui s'y succèdent…
Le studio numérique est enfin terminé. Attenant au Salon de Musiques, il permet de travailler le son et surtout l'image. Pas de personnel spécifique pour s'en occuper, donc tout le monde s'y met : on filme, on interviewe les artistes de passage ou en résidence, pour dynamiser le site internet du Rocher et montrer concrètement les projets qui s'y déroulent.
La rentrée avait démarré très fort, avec une résidence de DJ Oil, ancien du groupe marseillais Troublemakers. 4 Vj participent à la création image du nouveau projet de Oil. Le résultat est assez bluffant, monté en une semaine, et tient vraiment la route (on peut voir un film qui raconte cette semaine de résidence sur le site du Rocher).
Entre cette résidence et aujourd'hui, plus de 20 concerts se sont succédés. Avec toujours des gens heureux de découvrir ce lieu. Le bouche à oreille fonctionne bien, la rumeur est là : enfin une salle originale avec un très bon son !
Au gré d'une visite des lieux mardi dernier après midi, je mesure précisément l'hyperactivité qui y règne : des patients de l'Hôpital de Cadillac participent à un atelier de danse dans la salle 1200, Proxima Centauri répète dans le Salon de Musiques, les Tambours de Tokyo s'installent dans la 650, et Patrick Labesse accueille une classe au centre de documentation pour une sieste musicale autour des musiques du monde !
Quelques heures plus tard, Patrick sera à la médiathèque de Lormont pour une sieste musicale sur « les musiques nomades »…
J'oubliais : dans le studio, montage d'un reportage sur les masterclass et concerts organisés il y a huit jours avec Kahil el Zabar…
Que dire de cette frénésie qui nous agite les uns et les autres ? Une envie certaine de partage, je parlerai même de « communion » si le mot n'était pas aussi connoté…
En 48h, décision est prise d'organiser un concert avec deux musiciens formidables qui accompagnent Musiques de nuit depuis de nombreuses années : Kahil el Zabar, percussionniste, chanteur talentueux, joueur de sanza (instrument traditionnel africain composé de lamelles métalliques), batteur, originaire de Chicago et Hamiet Bluiett, saxophoniste baryton new yorkais, un des meilleurs, membre du World Saxophone Quartet (au côté de David Murray ou James Carter entre autre).

Organisé dans le hall d'entrée, entièrement acoustique, cette performance musicale rappelle l'esprit des lofts new yorkais des années 70 : public restreint (une cinquantaine de personnes présentes en deux jours de mobilisation !), debout ou assis sur le sol, et la musique qui est là, bien là, vive, énergique. Le jazz enfin retrouve son public, mélangé, avec habitants du quartier (les deux musiciens avaient fait un concert en appartement à Palmer deux jours avant), fans de jazz, partenaires du Rocher, etc.
Cette musique dense semble ravir celles et ceux qui sont là : de larges sourires s'affichent, une forme de complicité s'installe entre tous. Voilà pourquoi je parlais de communion.
Kahil el Zabar, 61 ans (on lui en donne 18 quand il danse) symbolise à lui seul l'histoire des musiques noires. On sent bien qu'il a intégré et digéré les racines africaines, le blues, le rap, la soul. Il y a quelques années, lors d'une intervention mémorable à la bibliothèque des Capucins, il nous avait tous bouleversés avec sa conviction que la transmission est un acte essentiel. On se souvient aussi de son « arbre de spiritualité », supposé se substituer à l'arbre généalogique, car basé sur le choix des influences. Dans son arbre de spiritualité, Kahil inscrivait John Coltrane, Miles Davis, mais aussi sa mère qui venait de décéder quelques jours plus tôt.
Il inscrivait ainsi les personnages qui ont guidé son parcours, qui l'ont d'une manière ou d'une autre aidé à se construire tel qu'il est aujourd'hui, avec cette conviction (très politique) que la transmission de la musique et des pratiques musicales est une nécessité absolue, que chaque musicien doit être en capacité de jouer avec la même énergie dans un appartement de Cenon devant quinze personnes ou sur la scène de Marciac.
Et c'est cette rigueur, cette exigence qui rend Kahil el Zabar crédible.
C'est pour toutes ces raisons que nous partons vers de nouvelles aventures musicales avec lui pendant quelques années, autour d'un projet original qui associera musique, danse, graff, poésie, arts plastiques.

Autre rencontre déterminante, le producteur allemand Stefan Winter (« Winter & Winter »). On ne dira jamais assez combien ce label est précieux, combien il est vital d'écouter toutes ces musiques (à l'image de ce que nous défendons au Rocher ; ce sont les longues discussions avec Stefan Winter pendant toutes ces années qui m'ont convaincu qu'il fallait imaginer un lieu ouvert à toutes les esthétiques musicales).
Un nouvel enregistrement du délicat batteur Paul Motian, le chanteur performer Theo Bleckmann qui interprète Kate Bush, Forma Antiqua (ensemble de musique baroque) qui enregistre avec Uri Caine et Theo Bleckmann les « 4 saisons » de Vivaldi : telles sont les nouveautés publiées par le label ces jours ci.
Stefan Winter était à Cenon mi-octobre pour enregistrer un nouvel album avec Vale Tango, groupe de Buenos Aires, ainsi qu'un album en solo d'Andrès Linietzky, le pianiste du groupe, mélange d'influences : du tango bien sûr, mais aussi des musiques juives entendues dans son enfance.

Evènement de la semaine prochaine, la venue de Patti Smith au Rocher (vendredi 18 novembre, complet).
Le 10 février 1971, pour la première fois, Patti Smith se trouve devant le public de la St Mark's Church à New York pour dire ses poèmes. Elle est accompagnée d'un guitariste qui travaillait comme vendeur de disques chez Village Oldies, Lenny Kaye . Il restera son musicien favori, et est présent sur sa tournée française. Il fut toujours (ou presque) aux côtés de Patti Smith, depuis cette époque.
Comme il y a 40 ans, Patti Smith et Lenny Kaye vont participer à un Poetry Project au Salon de Musiques à 18h.
Ensuite, à 20H30, dans la salle 1200, ce sera le concert tant attendu, le premier concert de Patti Smith à Bordeaux.
Enfin, nous sommes heureux de pouvoir proposer une exposition d'une trentaine de polaroïds pris par Patti Smith, témoignage de sa passion pour tous les arts, comme elle le faisait avec son ami Robert Mapplethorpe dans les années 70.
Pour avoir eu l'occasion de la voir plusieurs fois en concert (Central Park au milieu des années 90 pour son grand retour sur scène) puis à San Sebastian il y a trois ans, Patti Smith « en live » est un des grands moments de l'histoire de la musique, bien au-delà du rock.
C'est d'ailleurs assez troublant de lire dans son dernier livre, « Just Kids » son intérêt pour un des musiciens emblématiques du jazz (ed. Denoël) : « C'était le vendredi 21 juillet, et subitement je me suis heurtée au chagrin d'une époque. John Coltrane, l'homme qui nous a donné « A Love Supreme », venait de mourir. Des dizaines de personnes se rassemblaient en face de St Peter's Church pour un dernier adieu. Les heures ont passé. Les gens sanglotaient tandis que le cri d'amour d'Albert Ayler réchauffait l'atmosphère. On aurait dit qu'un saint était mort, un saint qui nous avait offert une musique pour guérir l'âme et n'avait pu lui-même être guéri. Parmi tous ces inconnus, j'ai ressenti un immense chagrin pour cet homme que je n'avais pas connu, sinon à travers la musique. »
« Just Kids » est le témoignage de quelqu'un qui a vécu « de l'intérieur » ces années 70 et 80, le rock, la libération sexuelle, l'amour des arts (musique, poésie, photo, peinture, etc). Ecrit avec pudeur et tendresse pour son ami disparu (le photographe Robert Mapplethorpe), suite à une promesse faite de raconter leur relation, leur passion, « Just Kids » restitue parfaitement la sensibilité de Patti Smith, son engagement fidèle en amitié malgré de multiples épreuves.

Carole Lemée, universitaire, anthropologue, un peu artiste (elle fait de très belles photos de fleurs) a bâti un programme exceptionnel à Bordeaux sous le titre « Survivre – génocide et ethnocide en Europe de l'Est ».
Une exposition avec près d'un millier de photos au Centre Jean Moulin, des projections de films, des conférences au Musée d'Aquitaine jusqu'au 7 décembre : il faut suivre ce remarquable travail mis en place par quelqu'un qui consacre l'essentiel de son temps à l'étude de l'extermination des Juifs d'Europe.
Traiter aujourd'hui de l'extermination des Juifs en Europe de l'Est et dans les pays baltes, c'est s'attaquer à un volet moins connu du génocide, même si ces dernières années plusieurs articles dans la presse ou documentaires sur Arte ont attiré notre attention sur ce qu'on a appelé « la Shoah par balles », comme une autre forme de barbarie, peut être plus sauvage, menée par les soldats allemands et, surtout, par des miliciens recrutés sur place (les ukrainiens ont joué –malheureusement- un rôle important dans ces exécutions massives au bord de fosses communes).
Ce n'est pas ressasser le passé que traiter de cette thématique : c'est aussi voir le présent, essayer de comprendre la montée de l'extrême droite en Hongrie et les attaques brutales contre les roms, remonter aux sources de l'intolérance et de la haine.

Photo : Patti Smith par Christophe Goussard


Tous les rendez-vous