e-Magazine
Par Patrick Duval, directeur du Rocher de Palmer
Jazzaldia
Mar 28 août 2012
San Sebastian : dans cette station balnéaire du Pays Basque espagnol, se déroule depuis plus de 40 ans (c'était cette année la 47è édition) un festival de Jazz devenu un des plus singuliers : programmation « ouverte » sur tous les jazz et sur quelques autres belles musiques, pas d'orthodoxie, et des conditions pour le public qui sont quasi idéales…
Quelques exemples.
Le trompettiste italien Enrico Rava (qui sera au Rocher de Palmer en février prochain) jouait dans le cadre étonnant d'un nouveau lieu, le Basque Culinary Center (Université destinée à former des chefs cuisiniers à la cuisine basque). 13 h, deux cent personnes assistent à un concert magnifique de Rava, en plein air, avec tapas offerts ! Et l'entrée est gratuite…
La veille, concert de Bobby Mc Ferrin avec Yellowjackets. Rencontre surprenante, avec un groupe (Yellowjackets) que je n'ai jamais vraiment écouté, les considérant comme une mauvaise caricature du jazz rock. Effectivement, ce concert n'avait pas grand intérêt. Sauf à entendre un bassiste au nom connu, Felix Pastorius, qui n'est autre que le fils de Jaco…
Même son de basse, virtuosité évidente, c'était troublant d'entendre le fils du père…
Le lendemain, au même endroit, le Kursaal, changement d'ambiance avec Antony & the Johnsons pour un projet particulier : Antony, son pianiste, et un chef d'orchestre ont travaillé pendant trois jours avec Incarnatus Orchestra, orchestre classique d'une trentaine de musiciens locaux.
Le répertoire d'Antony réinterprété ainsi a pris une dimension surprenante. Deux heures de concert d'une rare intensité. Fin du concert, des gens hébétés, encore sous le choc, restent dans la salle, plusieurs pleurent.
Quelques jours plus tard, paraissait le cd d'Antony and the Johnsons « Cut the World », enregistré avec l'Orchestre de Chambre National du Danemark : l'occasion de prolonger le plaisir du concert.
Autre surprise : le groupe québécois « L'Orchestre d'Hommes-Orchestres performs Tom Waits ». Comment décrire ce spectacle ? C'est du théâtre musical, le répertoire de Tom Waits est prétexte à l'utilisation d'instruments improbables (la plupart des instruments sont des constructions à partir d'objets du quotidien), le tout avec de multiples gags.
Un peu de déception à l'écoute du « Tribute to Don Cherry » mené par Neneh Cherry & the Thing. Projet très « free », dans un groupe où l'on compte un saxophoniste intéressant, Mats Gustafsson. Projet un peu frustrant : la musique de Don Cherry ne saurait se limiter à l'aspect « free » : c'était bien plus que cela, un personnage et une musique complexe, qui a terminé sa vie aux côtés de musiciens africains, passionné par ce qu'il serait convenu d'appeler aujourd'hui les « musiques du monde ».
Dans le cadre d'échanges avec le Festival de Jazz de San Sebastian, deux groupes bordelais ont joué pendant le Festival : Post Image avec John Greaves, et Sofian Mustang, qui a fait un « carton » : séances de dédicaces, ventes de cds, etc.
Enfin, SMos, le dj que nous avions programmé cette année en clôture du Festival des Hauts de Garonne, mais qui a joué dans des conditions extrêmement mauvaises (gymase Séguinaud à Bassens pour cause de pluie, devant une salle vide –il faut dire qu'écouter des concerts dans cette salle relève de la prouesse auditive !
Conditions différentes ici : scène installée au bord de l'eau, beaucoup de jeunes qui arrivent en entendant les sons jazz-hip hop de SMos. Gros succès !

Deux départs cet été : Michel Polac, dont on ne dira jamais assez qu'il n'y a plus de véritables débats à la télévision depuis la fin de Droit de Réponse. Polac et sa passion des livres. Je me rappelle avoir acheté le livre de Svetlana Alexievitch « la Supplication » (texte splendide sur Tchernobyl) après avoir entendu Polac sur France Inter en parler, et finir sa chronique en pleurant.
Autre départ : celui d'une chanteuse méconnue en France, la chanteuse mexicaine Chavela Vargas. C'est Stefan Winter (label de disques Winter & Winter)qui me l'avait fait connaître il y a quelques années, à l'occasion d'un de ses multiples projets, celui d'un hommage à des femmes qui ont compté. Il y avait dans sa liste Frida Kahlo, Tina Modotti, et quelques autres que j'ai oublié. Il avait pensé à Chavela Vargas pour la partie musique. Chavela Vargas qui fut l'amante de Frida Kahlo, qui a revendiqué très tôt son homosexualité, et qui est devenue une icône dans le monde ibérique. Elle chantait souvent à Madrid, y avait beaucoup d'amis (dont Pedro Almodovar, qui ne manquait aucun de ses concerts et reprend une de ses chansons pour la bande son de son film « Kika »). Son interprétation est assez stupéfiante : une voix particulière, façonnée par l'alcool (son frère a calculé qu'elle avait consommé 40 000 litres d'alcool…), une vie de bohème. On peut écouter l'enregistrement du concert qu'elle donna en 2004 (elle avait alors 85 ans) au Carnegie Hall de New York (« Chavela Vargas en Carnegie Hall »).

Et puis, la petite polémique de l'été, à l'occasion des Nuits Atypiques, et de la présence sur scène de Bertrand Cantat pour 3 ou 4 chansons aux côtés d'Amadou et Maryam (il participe au dernier disque du couple aveugle du Mali).
Interpellé quelques jours plus tard en conseil municipal par un élu d'opposition scandalisé par la présence de Cantat, le Maire de Langon, Charles Vérité (PS) en rajoute, reprochant aux organisateurs de ne pas lui avoir demandé son avis, et estimant que Cantat est un mauvais exemple pour la jeunesse…
Je me suis empressé de réagir sur le site de Sud-Ouest, pour dire ce que je pensais de tout cela…
Mais peut-être faut-il établir la double peine spécifiquement pour Bertrand Cantat ? c'est en tous cas ce que pensent certains. Je trouve ça lamentable. Bertrand Cantat a été jugé, il a fait sa peine, il a le droit, comme tout un chacun, de reprendre son métier. Cela a l'air d'une banalité mais il faut quand même le rappeler.
J'ai été surpris -et déçu- par le manque de réaction des Nuits Atypiques.
C'est bien -et facile- de défendre les causes à l'autre bout du monde. Mais, parfois, y compris lorsqu'on doit affirmer des principes auxquels on croit, et quitte à déplaire, il faut dire publiquement ce qu'on pense.


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